Après la bataille des interfaces, la prochaine frontière des médias : la confiance
Alors que les guerres du streaming ont longtemps été présentées comme une bataille de contenus, puis comme une bataille d’interfaces, une troisième phase est peut-être en train d’émerger : celle de l’activation des communautés. Car derrière les plateformes BVoD et SVoD, les groupes médias européens disposent désormais d’un actif considérable encore largement sous-exploité : leurs millions d’utilisateurs connectés. Et si la prochaine transformation de l’écosystème publicitaire ne venait plus des contenus… ni des technologies… mais des utilisateurs eux-mêmes ?
Stéphane LE BRETON
3/15/20266 min temps de lecture


De diffuseurs à plateformes : la mutation silencieuse des médias
En moins de dix ans, les groupes audiovisuels ont profondément transformé leur modèle.
TF1 avec TF1+,
France Télévisions avec france.tv,
RTL Group avec RTL+,
dpg Media avec Videoland (RTL Belgium et RTL Nederland)
ProSiebenSat.1 avec Joyn,
Mediaset (MediaForEurope, nouvel actionnaire de ProSiebenSat.1) avec Mediaset Infinity,
ITV avec ITVX,
Peacock pour NBCUniversal (Comcast)
Face aux géants du streaming, les groupes médias européens n’ont plus seulement une stratégie digitale. Ils ont une stratégie de survie industrielle.
Tous ont suivi la même trajectoire : passer du statut de diffuseur à celui de plateforme média.
Cette transformation change tout car un diffuseur possède une audience mais une plateforme possède :
des comptes utilisateurs
des données first-party
des parcours identifiés
une fréquence d’usage
une relation directe.
Autrement dit : les médias ont progressivement construit ce que les plateformes technologiques ont mis vingt ans à bâtir. Des communautés identifiées.
Une transformation dictée par l’évolution des usages médias
Cette mutation des groupes audiovisuels ne s’explique pas uniquement par la technologie. Elle répond avant tout à une transformation profonde des usages.
La consommation des médias s’est fragmentée :
La presse est aujourd’hui majoritairement consommée sur smartphone ou tablette, bien plus que sur papier. L’accès à l’information est devenu mobile, instantané et personnalisé.
La télévision suit une trajectoire comparable avec des usages en rupture générationnelle.
Cette évolution est particulièrement visible chez les jeunes générations (notamment la Gen Z) pour qui la télévision linéaire a presque disparu des habitudes quotidiennes. YouTube, TikTok, Netflix ou Prime Video constituent désormais leurs points d’entrée naturels vers les contenus vidéo. Au Royaume-Uni, moins de 48% des 16-24 ans regardent encore la télévision linéaire chaque semaine, contre 76% en 2018, selon Ofcom. Dans le même temps, les plateformes vidéo et sociales deviennent leur principal point d’entrée :
la Gen Z consacre davantage de temps aux plateformes sociales et vidéo qu’à la télévision traditionnelle
près de 38% des jeunes déclarent ne plus regarder du tout la télévision en direct
et ils passent en moyenne 26% de temps en moins devant la TV que la moyenne des consommateurs.
Mais cette évolution ne concerne pas uniquement les jeunes. Les adultes eux-mêmes ont profondément changé leurs comportements : leur consommation média devient plus sélective, plus fragmentée et plus intentionnelle, avec une progression continue de la consommation d’information en ligne par rapport aux médias traditionnels. On passe d'un modèle de consommation à un autre :
moins de visionnage passif
davantage de consommation à la demande
des choix plus sélectifs
une fragmentation des moments d’attention.
Autrement dit : la logique de flux laisse progressivement place à une logique de sélection
La fin progressive des grandes messes médiatiques
Pendant des décennies, les médias reposaient sur des moments collectifs :
les JT de 20h, ou de 18h ou 19h selon les pays
les grandes émissions de divertissement
les prime time fédérateurs.
Ces rendez-vous structuraient l’attention.
Aujourd’hui, ces moments existent encore, mais ils deviennent plus rares et plus événementiels :
grandes compétitions sportives
élections majeures
finales d’émissions populaires
événements exceptionnels.
En dehors de ces temps forts, l’attention s’est dispersée. Le modèle dominant n’est plus celui de la diffusion massive simultanée. Il devient celui de la consommation individualisée
Une conséquence directe : les médias doivent recréer une relation
Face à cette fragmentation, les groupes médias ont dû repenser leur stratégie. Car lorsque l’audience devient volatile, la seule diffusion ne suffit plus : il faut recréer un lien. C’est précisément ce que permettent les plateformes propriétaires :
comptes utilisateurs
environnements personnalisés
notifications
recommandations
interaction directe.
Autrement dit, les plateformes médias sont devenues un moyen de reconstruire une relation que la fragmentation des usages avait fragilisée. Elles sont moins une innovation technologique qu’une réponse structurelle à la fragmentation de l’attention.
Une transformation profonde de leur business-model, au même titre que celle qui affecte les revenus de leurs maisons-mères.
La télévision ne disparaît pas. Elle cesse simplement d’être le centre de gravité des usages médias.
Le véritable actif caché des plateformes médias : leurs communautés
Si les groupes médias ont construit des plateformes, ce n’est pas seulement pour distribuer leurs contenus. C’est aussi pour construire une relation directe avec leurs utilisateurs
Car derrière les plateformes BVoD et SVoD se cache un actif encore largement sous-estimé : leurs communautés.
Des millions d’utilisateurs connectés.
Des comptes authentifiés.
Des comportements identifiés.
Une fréquence d’usage élevée.
Une relation directe.
Autrement dit : les médias disposent aujourd’hui d’un actif que les plateformes technologiques ont mis vingt ans à construire. Des communautés identifiées.
Un actif encore sous-exploité
Aujourd’hui ces utilisateurs servent principalement à :
regarder des contenus
recevoir de la publicité
alimenter des recommandations.
Mais beaucoup moins à :
participer
contribuer
produire de la confiance
qualifier des expériences.
Pourtant, l’économie des plateformes montre que la valeur ne vient plus seulement de l’attention. Elle vient aussi de la participation.
Ce que les plateformes tech ont compris avant les médias
Google a intégré les ratings dans le développement de ses produits BtoB comme BtoC
Amazon a construit sa crédibilité sur les avis clients
Apple sur les évaluations des utilisateurs.
TripAdvisor sur les contributions des voyageurs et clients de restaurants
Dans tous les cas, une logique commune apparaît : les utilisateurs ne sont pas seulement une audience, ils sont une infrastructure de confiance.
Une question stratégique pour les médias
La question n’est peut-être plus : comment attirer des audiences ? Mais : comment activer intelligemment celles qui existent déjà ?
Car demain, la différenciation pourrait venir : non seulement des contenus, non seulement des interfaces... mais des communautés elles-mêmes.
Après avoir reconstruit la relation via les plateformes, le prochain défi des médias pourrait être d’activer cette relation.
Une transformation qui redessine aussi l’architecture publicitaire
Si les médias deviennent des plateformes, la publicité ne peut pas rester organisée comme dans l’ancien modèle de diffusion.
Car historiquement, la publicité média reposait sur une logique simple :
acheter de l’audience
diffuser un message
mesurer la couverture.
Mais dans un environnement de plateformes, cette logique évolue. Les médias ne sont plus seulement des diffuseurs d’attention. Ils deviennent des environnements relationnels.
Et cela change profondément la nature même de la publicité
De la diffusion vers la relation
Dans le modèle historique, la publicité était une interruption. Dans le modèle plateforme : elle devient une interaction possible.
Car lorsque les utilisateurs sont identifiés, connectés et engagés dans un environnement propriétaire, de nouvelles mécaniques deviennent envisageables :
interactions directes
feedback utilisateurs
engagement mesurable
preuves d’expérience.
Autrement dit : la publicité peut évoluer d’une logique d’exposition vers une logique de relation.
De l’attention vers la confiance
Pendant longtemps, la rareté dans l’économie média était l’attention. Aujourd’hui, l’attention est fragmentée.
La nouvelle rareté devient : la confiance.
Dans un environnement saturé de messages, les signaux crédibles deviennent plus différenciants que les impressions publicitaires.
Et ces signaux viennent de plus en plus : des utilisateurs eux-mêmes.
Le rôle potentiel des médias dans cette nouvelle équation
Dans ce contexte, les groupes médias disposent d’un avantage unique. Ils combinent :
des environnements éditoriaux crédibles
des communautés identifiées
des annonceurs premium
une relation directe avec les audiences.
Autrement dit : toutes les briques nécessaires pour faire évoluer la publicité vers des modèles plus relationnels et plus crédibles.
Dans l’économie média qui émerge, l’attention reste nécessaire. Mais la confiance pourrait devenir décisive.
La prochaine frontière : transformer l’audience en infrastructure de confiance
Si les médias ont commencé par produire des contenus, puis par construire des plateformes, la prochaine étape pourrait être plus structurante encore : transformer leurs communautés en actifs stratégiques.
Car dans l’économie numérique, la valeur ne vient plus uniquement :
des contenus
des technologies
ou même des audiences.
Elle vient de la capacité à organiser la confiance.
Les plateformes technologiques l’ont compris en structurant leurs écosystèmes autour des contributions utilisateurs.
Les médias disposent aujourd’hui d’un avantage différent :
des environnements éditoriaux crédibles
des audiences qualifiées
des relations directes
et des communautés identifiées.
Autrement dit : les conditions sont réunies. Reste à inventer les usages.
Une question désormais centrale pour l’industrie
Dans ce nouvel environnement, la question pourrait devenir : qui saura transformer ses utilisateurs en véritables communautés actives ?
Car demain, l’avantage concurrentiel pourrait ne plus venir uniquement :
des contenus
des interfaces
ou de la data.
Mais de la capacité à structurer la confiance dans un environnement fragmenté.
L’attention était la première bataille. L’interface la seconde. La confiance pourrait être la troisième.
Dans l’économie média qui émerge, l’attention reste évidemment nécessaire. Mais la confiance pourrait devenir décisive.
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